Sondage: Le SIDA au Québec

La Presse 3 Juin 1989

par Pierre Gravel

Les Québécois sont bien renseignés sur le sida et font généralement preuve de tolérance à l'endroit de ses victimes. Ce qui n'empêche pas la majorité d'entre eux de préconiser un test de dépistage obligatoire pour les immigrants ni, dans un cas sur deux, de craindre les transfusions sanguines.

Cette réaction s'explique sans doute par le fait que la seule évocation de ce mal effraie plus de la moitié des Québécois dont, pourtant, les deux tiers n'ont jamais été effleurés par l'idée qu'ils pourraient eux-mêmes être porteurs du virus.

La majorité estime quand même que les gouvernements, provincial et fédéral, devraient consacrer plus d'argent aux campagnes d'information sur cette maladie. Dans une plus grande proportion encore, on souhaite un effort financier accru pour venir en aide aux sidéens et pour accélérer la recherche d'un remède ou d'un vaccin.

Ces données proviennent d'un sondage CROP, réalisé pour LA PRESSE au Québéc entre les 12 et 18 mai.

Ceux qui connaissent personnellement un sidéen ou une personne porteuse du virus sont évidemment plus portés que les autres à se dire bien informés sur le sida. Mais ils ne représentent que 16 p. cent du total de la population active au Québéc.

Il ressort néanmoins de ce sondage que l'immense majorité des Québécois (83 p. cent) se considèrent bien informés, surtout par les médias, sur cette question. Les efforts, sous forme de brochures et dépliants, déployés par le ministère québécois de la Santé n'ont retenu l'attention que de 8 p. cent des répondants. Seulement 5 p. cent de la population active indique le lieu de travail comme principale source d'information en la matière alors que 17 p. cent des 18-24 ans déclarent avoir été sensibilisés au problème dans une institution d'enseignement.

Si la moitié des personnes interrogées est satisfaite de l'information véhiculée par les grans médias, la majorité souhaite un effort accru dans les écoles (56 p. cent) et sur les lieux de travail (67 p. cent). Ce sont les jeunes de 15 à 24 ans et les personnes célibataires de tous âges (trois sur quartre) qui abondent le plus en ce sens.

Malgré tout la tolérance

Peut-être est-ce dû au fait qu'ils se sentent bien informés sur la maladie, mais les Québécois se montrent généralement tolérants face à ses victimes.

Même si l'immense majorité (84 p. cent) n'a jamais été en contact avec une personne atteinte du sida ou porteuse du virus, seulement 16 p. cent des répondants éviteraient d'en fréquenter si l'occasion se présentait. Chez ceux qui ont déjà été confrontés à cette situation, 4 p. cent avouent avoir soigneusement évité une telle rencontre.

Pour cette minorité de Québécois résolus à fuir tout contact avec la maladie ou ses victimes, les groupes à proscrire absolument sont, par ordre déroissant, les victimes elles-mêmes, les personnes qui ont des partenaires sexuels multiples, les inconnus, les peronnes douteuses, les homosexuels et les drogués. Il convient de noter qu'il s'agit ici de réponses spontanées fournies par les répondants auxquels aucunes catégorie précise n'était suggérée. C'est ce qui explique le caractère imprécis de certaines désignations comme les inconnus et les personnes à risques. Ici encore, le degré d'ignorance face au sida.

Il demeure que la tolérence prévaut chez l'immense majorité des répondants.

Huit d'entre eux sur dix affirment en effect qu'ils ne refuseraient pas d'envoyer leur enfant dans une école où il pourrait avoir un sidéen dans sa classe. Seulement 14 p. cent procéderaient à l'inverse alors que 7 p. cent ignorent quelle attitude ils adopteraient face à une telle éventualité. Le seuil de tolérance des répondants à ce point de vue s'accroît généralement avec leur degré de scolarité et leur connaissance de la maladie.

On observe une réaction à peu près identique devant l'hypothèse d'une maison d'accueil pour sidéens qui s'ouvrirait dans l'environnement immédiat des personnes interrogées. Ce sont les personnes connaisant déjà une victime du sida qui font preuve de la plus grande ouverture d'esprit face à cette éventualité.

Cette tolérance s'exprime également par le fait que près de trois Québécois sur quatre (72 p. cent) estiment que l'on doit continuer à protéger l'anonymat des sidéens alors que 24 p. cent sont d'avis contraire.

Chez ces derniers, on estime surtout que la famille immédiate ou au moins le conjoint de la peronne touchée devraient en être informé. Moins de dix pour cent d'entre eux iraient même jusqu'à communiquer cette information, par ordre décroissant, au public, au personnel des services de santé, aux amis, à l'employeur et aux partenaires sexuels des sidéens ou des porteurs du virus.

Les Québécois sont informés sur le mode de transmission du SIDA

S'il y a lieu de s'inquiéter devant les résultats positifs d'un test de dépistage du sida, il en va tout autrement lorsqu'il s'agit d'un examen sur l'état des connaissances quant au mode de transmission du virus. Et ce test-là, les Québécois l'ont réussi haut la main.

A onze questions décrivant autant de situations souvent consiérées, à tort ou à raison, comme susceptibles de favoriser la propagation du mal, ils ont, en moyenne, donné 9,5 bonnes réponses. Près du tiers des répondants ont obtenu une note parfaite comparativement à seulement quarte p. cent qui ont été recalés avec cinq bonnes réponses ou moins.

C'est dans les catégories de personnes ayant le niveau le plus élevé de scolarité, celles qui connaissent une victime du sida, qui se disent bien informées sur le sujet ou qui ont entre 25 et 34 ans qu'on trouve le plus grand nombre de réponses parfaites. Les résultats indiquent en outre que les célibataires, la population active et les francophones obtiennent généralement de meilleurs résultats que les personnes d'autres catégories.

Parmi les répondants croyant, à tort, qu'on peut attraper le sida en nageant dans la même piscine qu'un sidéen, en l'embrassant sur la joue ou en partageant un repas en sa compagnie, les personnes de 55 ans et plus et les non-francophones sont plus nombreuses que les autres.

Le sondage révèle également que plus d'un Québécois sur cinq croit, erronément, que les piqûres d'insectes peuvent donner le sida.

Une question de ... bon sang

Il est tout à fait exact que le sida peu, en théorie, se transmettre par transfusion sanguine. pas étonnant donc qu'à une autre question du sondage, près de la moitié des répondants (48 p. cent) déclarent avoir peur d'en subir une.

Cette crainte s'exprime plus fortement chez les femmes, les répondants moins scolarisés et les non-francophones. Elle est aussi un peu plus apparent à Montréal que dans le reste de la province.

A l'inverse, seulement trois p. cent des personnes interrogées disent avoir déjà craint de donner de leur sang en raison du risque de sida. Une crainte absolument non fondée compte tenu du fait qu'on utilise toujours des seringues neuves pour prélever le sang et qu'elles sont systématiquement détruites après un seul usage. C'est uniquement pour le receveur de sang frais qu'existe, en principe, un risque de transmission du virus.

Il demeure qu'en pratique, au Québec comme partout ailleurs au Canada, cette crainte est moins justifiée qu'il n'y paraît à première vue.

Interrogé récemment par LA PRESSE à ce propos, un porte-parole de la Croix-Rouge canadienne, M. Ken Mews, a expliqué que cet organisme procède systématiquement à des test rigoureux sur tout le sang prélevé chez les donneurs. Or, la Croix-Rouge détient le monopole absolu, au pays, pour tout prélèvement de sang aux fins de transfusion et, d'autre part, tout le sang frais transfusé par les hôpitaux canadiens provient obligatoirement de cette source. Seul un produit dérivé du sang -- le facteur 8 -- destiné aux hémophiles, peut provenir de l'extérieur. "Et là encore," affirme M. Mews, "de sévères mesures de contrôle réduisent pratiquement à néant les risques de transmission du virus."

Le docteur Francine Décarie, également de la Croix-Rouge, estime, quant à elle, qu'il n'existe qu'une infime possibilité de transmission du virus par transfusion. Elle pourrait provenir d'anticorps suffisamment frais dans le sang d'un donneur occasionnel pour demeurer invisibles lors des tests. Plus de 85 p. cent des réserves de sang de la Croix-Rouge provenant cependant de donneurs réguliers, le pourcentage de risques de trouver une personne récemment contaminée parmi les quinze pour cent qui restent demeure, estime-t-elle, remarquablment bas.

[Tableau I] Afin d'évauler vos connaissances sur la transmission de cette maladie, j'aimerais que vous me disiez si vous pensez que le sida peut se transmettre d'une personne atteinte du sida à une personne saine dans les situations suivantes:

Oui Non Sans réponse
En partageant la seringue (aiguille) d'un usager de drogues 97% 2% 1%
Par des relations sexuelles entre un homme et une femme 97% 2% 1%
Par des relations sexuelles entre partenaires du même sexe 96% 2% 2%
Lors d'une transfusion sanguine 92% 6% 2%
D'une mère sidéene à son enfant, pendant la grossesse ou la naissance 90% 4% 5%
En embrassant un sidéen sur la joue 6% 92% 2%
En partageant un repas avec un sidéen 6% 92% 3%
En nageant dans une piscine en compagnie d'un sidéen 7% 85% 8%
En s'assoyant sur un siège de toilette 16% 79% 5%
En buvant dans le même verre qu'un sidéen 22% 72% 6%
D'après vous, les piqûres de moustiques peuvent-elles transmettre le virus du sida? 28% 54% 18%

Pour neuf répondants sur dix, le condom constitue la meilleure protection

Les Québécois s'entendent presque unanimement pour reconnaître la gravité du problème soulevé par le sida. Même si les deux tiers n'ont jamais été effleurés par l'idée d'être eux-mêmes porteurs du virus, plus de neuf sur dix savent que l'usage du condom constitue une précaution efficace contre cette maladie.

Ils sont 95 p. cent à reconnaître qu'il s'agit d'un mal mortel et incurable et à peine moins nombreux (90 p. cent) à le considérer comme la plus grave de toutes les maladies de notre temps.

Les opinions sont par ailleurs plus partagées lorsqu'on demande aux personnes interrogées de comparer le disa à d'autres maladies graves, comme le cancer ou l'Alzheimer, et de juger de l'importance qu'on accorde au sida par rapport à ces autres maux. Pour 43 p. cent des répondants, il s'agit d'une maladie comme une autre et 41 p. cent estiment qu'on s'y attarde trop en comparaison de l'intérêt qu'on porte aux autres maladies.

Malgré la frayeur que suscite le sida chez la majorité (54 p. cent) de la population, plus de neuf Québécois sur dix affirment qu'ils ne s'abstiendraient pas de rendre visite ou voir un parent ou un ami qui serait atteint de ce mal.

Ce sont, à juste titre, les célibataires qui se considrèrent les plus susceptibles d'être touchés par la maladie. Parmi ceux qui n'ont jamais envisagé cette éventualité pour eux, on trouve surtout les non-francophones, les personnes de 55 ans ou plus et celles qui sont engagées dans une relation de couple stable.

C'est chez les non-francophones, les femmes, ceux qui se considerent moins bien informés et ceux qui ont effectivement le moins de connaissances sur ce sujet qu'on trouve le plus grand nombre de personnes enclines à se dire effrayées par cette maladie.

Si les campagnes de publicité en faveur du condom comme moyen préventif semblent avoir porté leurs fruits, c'est chez les non-francophones, les résidents de Montréal et les personnes de 15 à 44 ans qu'on en per&ccidiloit les effets les plus évidents.

On trouve surtout chez les personnes de 55 ans et plus, les moins scolarisées, celles qui vivent hors de Montréal, celles qui se disent peu informées sur le sida et qui témoignent effectivement de faibles connaissances en la matière, le plus grand nombre de ceux qui réclament des tests de dépistage obligatoire pour les immigrants désireux de s'établir au Canada.

Ces catégories de répondants sont également plus enclines que les autres à penser qu'au fond les sidéens méritent ce qui leur arrive.

[Tableau II]

Je vais vous lire quelque opinion entendues à propos du sida et des sidéens. Pour chacune, veuillez me dire si vous êtes tout à fait d'accord, ou en désaccord.

D'accord Desaccord Sans Réponse
Le sida est une maladie mortelle et incurable 95% 4% 1%
Le sida est l'une des maladies les plus graves de notre temps 90% 9% --
Le sida est une maladie comme les autres 43% 57% 1%
On accorde trop d'importance au sida par rapport à d'autres maladies 41% 56% 2%
La pensée que je puisse être porteur du virus du sida ne m'a jamais effleuré 65% 37% --
La seule idée du sida m'effraie 54% 45% 1%
Si un parent ou un ami attrapait le sida, j'arrêterais de le voir 6% 93% --
Le condom est un moyen efficace de se protéger contre le sida dans les rapports sexuels 91% 6% 2%
Les immigrants devraient passer le test du sida avant d'être admis au Canada 79% 18% 3%
Les gens qui attrapent le sida par contact sexuel ont ce qu'ils méritent 23% 76% 1%

La crainte du SIDA n'a pas modifié le comportement sexuel des Québécois

L'intérêt mêlé de crainte qu'ont les Québécois pour le sida n'a pas affecté le comportement sexuel de la plupart d'entre eux. Par ailleurs, le niveau relativement élevé de leurs connaissances sur ce sujet ne les empêche pas de faire une confiance nettement exagérée aux test de dépistage systématique comme moyen d'enrayer la propagation du mal.

La très grande majorité des personnes interrogées (82 p. cent) reconnaissent que la crainte du sida n'a pas modifié leur vie sexuelle. Chez les autres, le changement d'habitude s'est surtout manifesté par un usage plus fréquent du condom et un meilleur discernement dans le choix des partenaires.

C'est chez les célibataires qu'on trouve le plus grand nombre de répondants (40 p. cent) qui disent avoir été influecés par ce problème. Par ailleurs, plus les personnes interrogées sont jeunes, plus le nombre de réponses positives à cette question augmente.

On observe par ailleurs une corrélation certaine entre le niveau de scolarité ou le fait de connaître une personne atteinte du sida et la disponibilité à modifier son comportement sexuel. Outre l'usage du condom et la prudence dans le choix des partenaires, ce sont, dans l'ordre, la fidélité dans une même liaison, la diminution des activité sexuelles voire l'abstention complète, l'interruption de la relation ou une meilleure hygiène intime qui paraissent être les moyens le plus utilisés pour éliminer les risques.

En ce qui a trait à un dépistage systématique effectué grâce à des tests obligatoires, 87 p. cent des Québécois accepteraient de s'y soumettre dans le but de faire avancer la recherche. Les trois quarts s'y soumettraient avant de contracter une police d'assurance-vie, 68 p. cent pour être admis à l'hôpital et 62 p. cent pour obtenir un emploi.

Dans la minorité qui se dit réfractaire aux tests obligatoires, on constate que l'opposition est un peu plus prononcée chez les plus scolarisés, ceux qui sont bien informés sur le sujet ou qui connaissent un sidéen.

On observe aussi avoir le tableau II que la moitié ou presque des Québécois préconisent l'administration systématique d'un test obligatoire pour tous les candidats à l'immigration au Canada.

Si ces tests peuvent être considérés comme une mesure utile pour l'avancement de la recherche scientifique ou comme un élément d'information destiné à connaître l'état d'un sujet précis à un moment donné, ils ne peuvent cependant être considérés comme un instrument valable et durable de prévention.

Le docteur Dominique Tessier, du Centre de santé communautaire de l'hôpital Saint-Luc, à Montréal, déclarait, l'année dernière à LA PRESSE à ce sujet: "Ce serait toujour à recommencer, pour tout le monde, après chaque relation sexuelle avec un nouveau partenaire. Ce serait aussi redicule que ces clubs sociaux qui affirment ne recevoir que des personnes non touchées par le virus parce qu'au moment de leur admission, les membres ont passé un test qui s'est révélé négatif. Mais rien n'indique qu'elles n'ont pas contracté la maladie par la suite."

> MÉTHODOLOGIE DU SONDAGE <

par Claude Gauthier, Le Directeur de la recherche, Vice-président, CROP

Les résultats du sondage reposent sur 954 entrevues téléphonique effectuées entre le 12 et le 18 mai 1989, à partir des bureaux de CROP à Montréal.

La population visée par le sondage était celle des 15 ans et plus résidant au Québec susceptibles d'être joints par téléphone.

Le questionnaire utilisé pour recueillr les informations a été préparé par CROP, en collaboration avec LA PRESSE. La maison de sondage fut aussi responsable du prétest du questionnaire, en fran&ccidilais et en anglais, de l'échantillonnage des répondants, du tratement des données et de l'analyse des résultats.

Les répondants ont été choisis aléatoirement à l'aide d'une grille de sélection qui tient compte du nombre de personnes âgées de 15 ans et plus dans les ménages joints, ainsi que de leur sexe et de leur âge. L'échantillon de ménages a été tiré selon la méthode du hasard systématique des listes publiées des abonnés du téléphone de l'ensemble du Québec. Pour les fins d'échantillonnage, le Québec a été divié en trois (3) régoins: Montréal métro, Québec métro et le reste de la province.

Le taux de collaboration enregistré lors de ce sondage est de 66 pour cent. Lors de leur compilation, les résultats furent pondérés sur la base des statistiques officielles, afin de refléter la distribution de la population étudiée du point de vue du sexe et de la langue d'usage, ainsi que de la région de résidence des répondants.

D'un point de vue statistique, un tel échantillonnage est précis à trois points près, 19 fois sur 20.

© 2005 LINQ Communications

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