En France, pas de panique pour l'instant

La Presse 3 Juin 1989

par Louis B. Robitaille, Paris

Une information considérée plutôt sérieuse et responsable de la part des médias. Un respect général de la "vie privée." Le sida en France n'a pour l'instant provoqué aucun phénomène d'hystérie collective ou de discrimination généralisée.

Bien que très loin derrière les Étas-Unis pour le nombre de malades ou de séropositifs, la France fait quand même partie, pour le reste de l'Occident, des pays les plus touchés. Mais, à quelques exceptions près, on n'a pas du tout assisté à ces manifestations de panique telles que chez les policiers ou gardiens de prison américains.

Quant aux journaux, après une période de relatif sensationnalisme, ils pratiquent aujourd'hui une information jugée plutôt "sérieuseé par les spécialistes. Même dans les cas où "tout le monde" sait que la vedette Unetelle est morte du sida, les médias s'abstiennent scrupuleusement de le mentionner ouvertement, au nom du "respect de la vie privée."

Ainsi "tout le monde" sait que le célèbre philosophe X est mort de cette maladie. Mais, comme il n'avait pas souhaité le faire savoir publiquement, on respecte sa volonté. Idem pour telle vedette de variétés, pour deux auteurs de théâtre, tous trois morts dans les dernières années.

En revanche, on parle librement du cas de l'écrivain Jean-Paul Aron, puisque lui-même s'était longuement expliqué sur le sujet avant sa mort. Ou du romancier Guy Hocquenghem, mort il y a moins d'un an et qui, sans le crier sur les toits, n'avait pas caché la nature de sa maladie.

Dans le cas de cette vedette des variétés, les journaux avaient poussé la discrétion plus loin: son médecin personnel, fort connu, ayant émis un communiqueé pour faire savoir (contre l'évidence) que son patient était mort d'une autre maladie que le sida, il ne s'est trouvé à peu près personne pour protester ou irosiner.

"Après tout," nous dit Claude Angeli du CANARD ENCHAINÉ, "c'est le problème et l'affaire de ce médecin. Il émet un communiqué sur la mort de son patient, cela relève de la vie privée. Point."

Pour Frank Fontenoy, spécialiste du sida au principal journal homosexuel, LE GAI PIED, "le comportement des médias fran&ccidilais et américains est radicalement different. J'ai vu, dans un numéro de NEWSWEEK des dizaines de pages où on avait aligné des photos de victimes du sida, avec leur nom, une notice biographique, etc. Cela est totalement impensable en France."

Cette discrétion qu'observent même les pires feuilles à scandales est d'autant plus notable que la France faisait partie des pays occidentaux les plus contaminés, USA mis à part.

Selon un porte-parole du ministère de la Santé, les chiffres officiels au 1er janvier dernier seraient les suivants: -Étas-Unis: 80 538 cas; -France: 5655 cas (pour une population quatre fois moins nombreuse).

Selon les mêmes chiffres, le Canada ne compterait "que" 2181 malades à la même date. C'est-à-dire quand même moins que la France per capita.

Il n'y a en fait que de "petits" pays comme la Suisse et le Danemark qui soient plus touchés.

>Pas de panique<

En France, tous les éléments seraient donc réunis pour transformer l'affaire en psychose collective, au moins dans certains secteurs de la société. A l'heure actuelle, les séropositifs sont peut-être au nombre de 350 000 (estimation maximales du ministère de la Santé). Le nombre d'homosexuels connus dans le domaine de la culture et déjà morts de la maladie est impressionnant.

Comme partout, les médias ont, dans les premières années, nourri une certaine panique avec des titres sensationnalistes. Il y a quelques jours encore. LE MONDE titrait: "Six pour cent de la population carcérale est séropositive" (ce qui est vrai). Et finalement on a eu droit à une mini-campagne du leader de l'extrême-droite, Jean-Marie Le Pen, pour faire enfermer (!) les "sidatiques" dans des "sidatoriums." Le tout en racontant qu'on attrapait la maladie avec la sueur, les larmes, etc.

Malgré tout cela, la France n'a connu aucune campagne organisée d'exclusion ni de levée de boucliers de telle ou telle catégorie sociale. Une directive malheureuse d'un ministère concernant les mesures de protection de certains fonctionnaires a été aussitôt remballée. Les responsables de la santé sont dans l'ensemble plutôt satisfaits du degré d'information dans le pays. "Les gens," nous dit une porte-parole, "savent que le sida est mortel. Ils savent qu'il est transmissible par voie sexuelle et pas par une poigné de main ou dans le métro. C'est déjà beaucoup."

Cela n'empêche pas, ici et là, des cas d'exclusions ponctuels. Franck Fontenoy déclare connaître à lui seul cinq personnes congédiées de leur travail pour cas de séropositivité. On signale également des cas - un nombre inconnu - au ministère de la Santé.

Pas de psychose donc, mais une prise de conscience qui, si elle est loin d'être totale, est plutôt satisfaisante. "Grâce notamment à la pression homosexuelle, très mobilisée," dit le ministère, "la comunauté 'gay' a très nettement réagi face au fléau. Les comportements ont changé. On sait que la seule vraie prévention réside dans le préservatif: pour 38 millions d'unités vendues en 86, il y en a eu 67 millions en 87. Et nous concentrons tous nos efforts de propagande dans cette direction."

M. Fontenoy, lui, est plus nuancé: "les boîtes gay fonctionnent presque autant que par le passé, et une partie des homosexuels n'ont absolument rien changé à leur mode de vie sexuel. Mais, curieusement, c'est plutôt vrai des homosexuels occasionnels, inavoués, honteux, qui vont se payer un 'tapin' une fois par mois. Les autres, ceux qui ont assumé leur homosexualité, ont davantage tendance à prendre des précautions, à organiser leur prévention."

© 2005 LINQ Communications

Hit Counter